Lettres au corps

Mise en page 1Auteure
Anne Malaprade
Collection « présent (im)parfait »
Poésie
48 pages, 12 x 15 cm
Parution : février 2015
ISBN : 978-2-917751-50-3 / 10 euros
Publié avec le soutien de la région Bretagne
Présentation du livre
Lettres au corps se compose de sept lettres adressées à sept poètes, précédées d’une lettre « à l’importe quoi » en guise de prologue et suivies de trois courts textes, « L’être à personne », « J’existe par ce que je lis et lie » et « Pour ne jamais en finir ». Ceci pour cadrer un ensemble poétique qui, bien qu’annoncé comme relevant du « genre » épistolier, s’en détache immédiatement. Certes Anne Malaprade s’adresse à des poètes, hommes ou femmes, mais sans les nommer (« l’inconnue », « vous dont le prénom hésite… ») : eux s’y retrouveront peut-être, des lecteurs très avertis glaneront ici et là quelques indices de reconnaissance. Parce que là n’est pas l’important, il ne s’agit pas d’un hommage affiché mais de livrer un sentiment de lecture, et bien plus que cela, de parler de ce que la lecture de la poésie déplace en soi, de montrer comme « lire c’est lier » pour paraphraser Anne Malaprade, lire c’est être au monde.
Et pour un être côtoyant de si près les livres, pour qui « lire un poème c’est se coucher de tout son long sur le corps des mots » (ou s’assimile à la « dévoration »), c’est forcément répondre à cette injonction : « tu m’as demandé de tutoyer l’écriture ». Aussi ne peut-elle que « mettre de l’écrit dans l’en dessous, parce que l’on a toujours peur que ça s’effondre » et promettre « d’écrire la nécessité en toutes lettres ». « On m’a demandé d’écrire sur parce que je ne sais pas écrire » dit-elle, dans l’admiration qu’elle voue à ces poètes qui la font vivre, et c’est bien sûr armée de toutes ces œuvres qui l’habitent qu’elle peut faire œuvre elle-même, non sur les œuvres des autres mais en son nom, en sa qualité d’enfant, de femme, de mère…, qu’elle peut écrire depuis son être, depuis son corps, en « brisures » comme elle appelle ces lettres. Parce qu’évidemment, « il n’existe pas encore de lettre sans “je” », sans un « je » qui est et qui parle au « présent continu », « au conditionnel » ou « depuis tout lieu pourvu qu’il soit de nuit » — pour reprendre les en-têtes des lettres.

À écouter sur France culture, « Les bonnes feuilles », 15 mai 2015 : Anne Malaprade lit les premières pages de Lettres au corps.



« D’où écrit-elle, Anne Malaprade, d’où vient sa voix, n’est-ce que sa voix qu’elle donne à entendre, ou bien des voix multiples, voix de l’enfant qui demeure incroyablement vivante en elle, voix de l’enfance, souvent inquiétantes, voire violentes, voix surtout de celles et ceux qu’elle a élus et qu’elle lit, si proches et si lointains. Proximité et éloignement que traduit son écriture, au plus près. La connivence ici n’existe pas, mais plutôt un sentiment paradoxal de distance intime. Une part d’elle comme incorporée à eux, l’autre part à jamais séparée, à la fois par le respect et par la conscience de ce qui sépare, irrémédiablement.

[…] Écrire sous, dit Anne Malaprade en une formule un peu énigmatique, en ce sens qu’on se demande à quoi elle se réfère, précisément, tant s’y mêlent le souvenir d’enfance (écrire sous une image, légender une carte ?) mais aussi le fait – et les lecteurs de Poezibao savent comment elle le fait –, d’écrire sur, sur les livres des autres, en une écriture-écoute puissante et informée ; mais aussi écrire-lire et enfin écrire à. “Disposer de l’écrit en plusieurs couches, selon des positions toujours plus incertaines : lire à l’envers, depuis ce qui n’est pas dit, depuis votre tu.” Ne nous donne-t-elle pas là aussi une image de sa pratique de lectrice, une méthode pour aborder l’œuvre de l’autre ? »
Florence Trocmé, Poezibao, 11 février 2015

« Lettres plurielles pour un corps singulier. Lettres au corps. L’énigme du titre happe l’attention. Quel être au corps ? Pour quel alphabet ? Ce corps unique est-il celui de l’écriture ? Corps qui lie Anne Malaprade, l’épistolière de cet ouvrage, et son auteur, à l’écriture des autres ; non pas tous les autres mais quelques-uns ; qu’elle fréquente et qu’elle aime – corps et mots. Corps des mots.

[…] Sept lettres sans destinataire apparent. Singulières. Énigmatiques. Hors normes. En jouant sur les invariants formels de l’art épistolaire, Anne Malaprade déconcerte. Adresse, espace-temps, énonciation, signature du scripteur. Tous les codes sont décalés – non sans un certain humour – et s’offrent au plaisir du déchiffrage. Détournement d’un genre pour aller au-delà. À la recherche de l’écriture. D’une écriture.
[…] Au-delà du jeu épistolaire, ces lettres sont bien autre chose. Fondatrices d’une écriture qui s’affirme dans ses choix. Lesquels vont aux écritures qui interrogent la “tentation de l’ordre”. Anne Malaprade aime que les textes qui la portent procèdent par écarts, distorsions, déhanchements. Qu’ils lui opposent une résistance.
[…] De “Elle” à l’autre, homme ou femme, l’épistolière se glisse. Tâtonne. Entre dans le paysage. Cherche dans la “chambre d’écriture” de l’autre écrivain, la sienne propre, en écho. En dessous. Et, suivant son exemple, pose d’autres mots. Sous. Ainsi se composent des strates. Sous lesquelles ouvrir son propre chemin. […]
Avec Lettres au corps, Anne Malaprade donne à lire un texte d’une force bouleversante. Un grand texte. D’une beauté singulière. »
Angèle Paoli, Terres de femmes, 22 février 2015

« … il s’agit […] de bouger l’angle, voir d’un peu plus près le remuement (quand ce n’est pas désordre) interne provoqué par la réception d’un livre fort, d’une œuvre puissante.

[…] La forme de la “lettre” indique déjà que l’on se place dans le registre de l’intime et non dans celui d’une réflexion à distance visant à un commentaire d’allure neutre. Le critique a besoin d’écart pour produire un discours qui se présente comme impartial, d’analyse pure. Le lecteur n’a pas ce souci : il est d’abord dans un échange, un corps à corps avec le texte, et il faut sans doute entendre aussi dans le titre d’Anne Malaprade quelque chose comme avoir les lettres au corps, la littérature dans la peau. […] Anne Malaprade montre bien qu’avec certaines œuvres on dépasse l’étude littéraire ou un pur plaisir de lettré ; lire engage alors tout l’être, et en premier lieu le corps et la mémoire affective, dans une relation de tension qui peut être violente et ramène au jour des expériences personnelles, parfois des souffrances fondatrices. […]
Voilà l’enjeu, et le retournement : non pas commenter ou expliquer le texte, mais exprimer l’effet de ce texte sur soi, ce qui revient à faire du lecteur un auteur à part entière. Un écrivain part de la réalité ou de sa vie ou de la langue, directement : ici, on a une médiatisation, on part d’un livre, mais pour aboutir au même point. S’opère une sorte de passation de pouvoir, de relais : “Peut-on hériter d’un homme qui n’est pas son père ? Doit-on voler l’héritage ? Arrache-t-on la possibilité d’être transmise par l’Autre à celui que l’on n’a jamais approché ?” (p. 28) La réponse est oui, pour peu que l’on veuille aller au bout du trajet : la naissance du lecteur à lui-même en tant qu’auteur. D’une certaine façon, ce livre est un livre de dettes, mais d’une autre façon, et plus encore, c’est un livre d’émancipation. »
Antoine Emaz, Poezibao, 30 mars 2015

« [Anne Malaprade] prend prétexte d’autres textes pour qu’existe le sien, mais avec modestie et sans prétendre à rien qu’à se glisser entre leurs fentes, à l’intérieur des blancs, à s’allonger le long des mots et à louer, à louanger “le flash qui désaveugle” et “les entorses de toute béance”. […]

Il y a beaucoup de sensibilité dans ces pages : lire, écrire, est un acte amoureux : “Vous dont la langue caresse les pages et les femmes”, “Je consacre l’encre de vos déliés, le papier choisi pour enveloppe : on y dort, on y fait l’amour, on y compose des enfants, on y jouit jusqu’à la perte.”
Et il y a aussi de la témérité, une passion lucide et un engagement sans remords, sans retour, dans ce qui est peut-être “un don de Dieu”. »
Marie Étienne, « La traversée des genres », La Nouvelle Quinzaine littéraire, n° 1129, 1er-15 juin 2015

« … Des hommages pudiques où il est question de vies – géographiques, chronologiques – autant que de livres, parce qu’écrire n’est jamais séparé de vivre. […]

Sept poètes comme des fenêtres, comme des lampes allumées dans le quotidien des jours. Des compagnons de voyage.
On le savait, on s’en souvient d’ailleurs en lisant ces pages qui leur sont adressées : les livres des autres habitent avec nous, à l’intérieur de nous, ils nous parlent, ils nous tiennent par la main, il nous arrive de leur répondre.
Quelle belle façon de les remercier. »
Albane Gellé, N47, juin 2015

« Habitée des œuvres qui résonnent en elle, Anne Malaprade peu à peu écrit son corps (d’enfant, de mère, de femme) dans une sorte d’éternel présent où l’être est tiré de sa nuit par la pluralité des “adresses”. Cette approche permet progressivement de donner une réponse au “qui je suis”, voire au “si je suis” de Beckett. Dans une fausse écriture épistolière l’écriture coule par le jeu les mots qui la composent de peu. Les mots ne sont jamais dans la lumière : pour preuve le noir d’ombre dont ils sont faits. Avec le temps ils s’“incolorent” mais suscitent la même hypnose.

La poésie ne revient pas à inscrire un passé ou un devenir : juste à tenir dans le présent à mesure qu’ils avancent en produisant leur eux-mêmes à tâtons dans la recherche d’un possible coup de dés qui – Mallarmé l’a appris – n’abolira rien. D’un manque émis : demeure l’éclipse rien que l’éclipse, mais d’où un rai de lumière peut jaillir à condition de ne jamais faire de l’écriture un miroir. À l’inverse, pour Anne Malaprade, il s’agit de préférer le rébus à l’image. Là quelque chose se dit. La nuit tombée annonce une nouvelle insomnie, coule et s’échappe à travers des cloisons percées… »
Jean-Paul Gavard-Perret, Libr-critique, 24 septembre 2015

«
D’où ?
J’ai longtemps lu et aimé ce qu’Anne Malaprade écrivait sur. Je ne l’avais jamais lue, elle qui est dans l’adresse, ici. Des lettres à des auteurs aimés. On est à l’envers de son endroit, un dessous, délicat. Fin et discret, sans être caché. Elle se faufile, s’impose par sa présence cultivée. Écrivant seule, elle écrit pour. Pour son plaisir (et le nôtre). Des lettres d’amour des lettres : “J’écris depuis la certitude de votre être”. Renversante Anne Malaprade, vous avez inversé la lecture. Vous nous en donnez le verso. Le
discours amoureux du plaisir du texte. »
Véronique Vassiliou, CCP # 31-4, février 2016

« Avec ce recueil, on est à la limite de la poésie, de l’épistolaire et du cinéma. Début et fin sous forme spécifiquement poétique 
Lire un poème c’est se coucher de tout son long sur le corps des mots, corps du recueil plus structuré avec notes de scénario en introduction circonstancielle le féminin n’est qu’un système osseux et lettres destinées à ceux à qui est dédié le recueil en fin de volume, écrivains et cinéastes. J’existe par ce que lis et lie avoue Anne Malaprade. Beaucoup de ses missives tournent autour d’une certaine violence, en rapport avec le sexe, et la mort Nous venons d’un trou, nous partirons par un trou. Cela n’empêche l’émotion à fleur de peau et de nerf qui se libère enfin lorsque la parole n’est pas contrainte par une certaine rugosité du sens. Je vous veux fragile, condition d’infini. »
Jacmo, Décharge, n° 170, juin 2016

 

 

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