Hantômes

Mise en page 1Auteure
Isabelle Baladine Howald
Collection « présent (im)parfait »
Poésie
64 pages, 12 x 15 cm
Parution : juin 2016
ISBN : 978-2-917751-64-0 / 13 euros
Publié avec le soutien du Centre national du livre
Présentation du livre
Hantômes n’est pas un livre de deuil. Surtout pas. Car « faire deuil » – cheminement actif – serait accepter la mort ; mais elle ne fait jamais sens. On peut en comprendre les circonstances, on peut en dessiner les contours, jamais la savoir. « Surtout pas un acquiescement, écrit Isabelle Baladine Howald, mais plutôt un renoncement comme sous la torture, j’accepte j’accepte – comme j’avoue. » Comme s’il fallait avouer une béance irrémédiable. Régulièrement répétée, la proposition « ne sache pas » nous l’indique : elle se pose comme une négation de tout savoir, sans sujet, sans modalité – que ce soit celle de l’ordre, celle du souhait ou celle de la supposition. L’auteure écrit dans et contre, contestant le deuil ou son acceptation, pour faire entendre une sorte d’éthique de la mélancolie : « Je – court à la mort. » Le titre l’annonce : Hantômes, comme un effet de redoublement imaginaire de cette présence trouble de la mort, comme un fantasme de l’esprit enfin réalisé.
Isabelle Baladine Howald fait écho directement à Stéphane Mallarmé et son Pour un tombeau d’Anatole. Elle poursuit cette « graphie constamment suspendue de la mort » avec une utilisation des tirets, notamment, à l’encontre de leur mode habituel : ils ne sont pas ici une respiration mais comme la césure d’un souffle, comme un arrêt, où « je » est « déplacé sans bougé ». Comme si cette recherche conduisait à une impasse de la nomination, comme si on devait faire sacrifice de sa propre langue, comme si la parole était définitivement à l’arrêt, suspendue.


« … publication soignée où les blancs font vibrer mots et sens. […]
Hantômes ébruite l’écho de Mallarmé dans le reflux de Pour un tombeau d’Anatole. Tire son titre entre le mot hantise et le mot fantômes, agi par la présence-absence. “J’ai aimé découvrir aussi que le mot fantôme en bibliothèque signifie le carton mis à la place d’un livre emprunté, souligne Isabelle Baladine Howald. Hantômes serait alors le livre que j’ai écrit, mis “à la place” de l’enfant, des enfants, absents.”
[…] l’écriture s’est épurée. C’est un mouvement qui fore le mot, le sens jusqu’à l’os. Travail lent, patient et sensible qui se risque à “une graphie de la mort des enfants”.
En fermant le tombeau, Isabelle Baladine Howald déplace les questionnements de Mallarmé, revient sur la mort comme traîtrise, appréhende les siens (ressemblance).
Hantômes est le livre d’un tourment, relève l’auteure, et en quelque sorte le livre de ma vie.” Il est en effet si rare de trouver des textes aussi intimes qui identifient aussi radicalement l’écriture à la vie. »
Veneranda Paladino, Reflets, supplément culturel aux Dernières nouvelles d’Alsace, 2 juin 2016

« Quelle voix suffisamment claire, accompagnatrice, conductrice et discrète pourra dire la beauté et la dignité du livre d’Isabelle Baladine Howald, un livre que je crains tant d’abîmer, de ternir, d’alourdir, alors que je voudrais le saluer, le murmurer, le protéger ? Ce livre pose nu et s’adresse au mort, à la mort.  Livre pour le fils disparu, ce toi sans toi, ce tu qui s’est tu avant même n’avoir jamais parlé. Livre pour que le fils ne “sache” pas, sans que personne – ni toi ni lui ni moi – n’identifie précisément quel est l’objet de ce savoir insu. C’est un tombeau certes, mais à imaginer comme un espace/temps ouvert et circonscrit, exclusivement consacré à la vocation ou l’appel élégiaque : une scène sur laquelle évolue une chorégraphie de silhouettes, d’empreintes, de traces, de lignes de fuite. L’“infans” – celui qui ne parle pas – hante une parole dont la voix quasi silencieuse glisse en ces pages, qui témoignent d’un spectre muet et insistant : l’enfant apparaît dans sa disparition, ses yeux fixent sa mère, son visage fragmenté perdure dans la mémoire des lecteurs. 
Hantômes dit la visitation et l’incarnation dans une langue elle-même traversée par les textes de Mallarmé, Derrida et Cixous. Dans les parages d’un présent dépossédé, une figure, un nom, un souffle insistent et se disséminent. Dans les rayons d’une bibliothèque, une feuille ou un carton manifestent le livre emprunté, volé, perdu. Dans les yeux, les oreilles, la bouche du sujet blessé, l’Autre veille, résiste, composant et recomposant la mémoire de deux corps qui ont été l’un dans l’autre, l’un pour l’autre, l’un avec l’autre, l’un par l’autre.

Hantômes traverse le lecteur, lui-même éprouvant le mouvement errant d’une hallucination : la parole voyage, flotte, passe sur chaque page qui compose le livre, et figure l’infigurable avec une économie de mots et de moyens bouleversante. Saisie, elle frôle le papier, touche notre corps comme un nuage qu’aucun ciel ne pourrait accaparer. Un tiret, des parenthèses, quelques italiques, des espaces vides, des points de suspension articulent une syntaxe blessée vouée à un savoir qui ne sait rien. Quelque chose insiste à en mourir, quelque chose sait la mort comme l’évidence d’une course qui ne retient rien et qui donne tout, malheur compris. Je suis très frappée par la récurrence de ce verbe savoir qui, souvent employé au subjonctif et/ou à l’impératif – “ne sache pas” – semble retenir ce qu’il suppose, veut contenir ce qu’il doit à l’effroi et à la douleur. Le savoir est sans puissance, le savoir est impuissant ; barré ; confondu. Et pourtant la langue arrive, nous arrive, leur arrive, elle fait et est contact : elle tend sans doute à ce “projet” qui, toujours en avant de soi, conduit aux rives d’un fleuve que certains nommèrent Achéron.
Quelqu’un est venu, quelqu’un est parti, quelqu’un revient, par bribes, intermittences et fragments. Mais il ne faut pas savoir, mais il n’y a rien à savoir, sinon que le fantôme échographie l’absence en un point de vibration absolument terrible. Isabelle Baladine Howald compose une place pour le mort, une place que la lecture déplace peut-être. Par effets d’échos, nos représentations, nos souvenirs et nos peurs se démarquent les uns des autres, assouplissant la fracture entre l’air et les songes, la matière et l’invisible, le monde des vivants et celui des disparus. “Fendre”, enfreindre, affronter le noir.

 »
Anne Malaprade, Poezibao, 1er juillet 2016

« Courtes séquences. Texte privé de continu : parenthèses, tirets, retour à la ligne – mais aussi des infinitifs : “devancer”, “relever”. Course à la mort ? Entre deux, survivant ?

“Je ne veux pas que le jour commence je ne veux pas
que le jour finisse    à chaque mort je    pense
non, pas pensée    mais    épreuve de l’aube et du soir”
Le texte trébuche, la ponctuation le perturbe, jonction défaite par mourir qui opère. On bute à dire le titre : Hantômes, manque le son fricatif, initiale effacée, un souffle, aspiration du “h”. Ce mot-valise pour les fantômes qui hantent, toujours absents-présents.
Ce livre accompagne la lecture des notes accumulées par Stéphane Mallarmé avant pendant et après la mort de son fils, publiées sous le titre de Pour un tombeau d’Anatole1. On en retrouve des fragments tout au long de Hantômes. Il voulait assurer la survie de son fils. Il le sentait toujours en lui, mais qu’en serait-il après sa propre mort ? Dans ce “tombeau”, éternel grâce au “génie” de son auteur, survivrait l’enfant.
Soi devient ligne de front où compter les morts. Vivre avec et vivre sans, ensemble. Énumérer, “avec le faucheur d’herbes, avec le photographe ou le peintre, celui qui écoute ou celui qui parle”. Dénommer précisément puis élargir par la périphrase.
Trouble, “[d]échaînement au ralenti”, le rêve s’interrompt sur le “mouvement lent des fantômes” et le “drapé des bâches” – linceuls. “Je” est fortement soumis au vent qui soulève, jusqu’à les garder en soi, ceux que l’on a perdus (pas plus vivant qu’eux ?).
“Frottement des textes les uns contre les autres”, plusieurs voix coexistent, et la douce parole “(mon ange)”. Hanté, le je soumis à la négation, “[j]e n’entendrai — jamais —”.Voix haute ou voix basse, au futur nié parce que plus accumule les pertes et je redéfini par soustraction essaie de s’étoffer, “à moi”, sans y parvenir. À rendre compte, la langue coince : du mal à déglutir. La segmentation et les syntagmes incomplets le manifestent. Par verbes accolés à “je”, des démarches sont tentées :
“Je me soulève je te soulève je me relève je relève”, tenter “te” pour aboutir à “je” seul et là sans nom. Relevailles d’après naissance, relever l’enfant qui tombe, soulever celui qui ne pourra jamais se lever. Les tentatives peuvent être typographiques :
“e n t r e v o i r le visage minuscule m’ a s s o u r d i t”
Tous les moyens sont bons pour soulever, mais tomber en résulte. Un effort, “— continue —”, mot de Mallarmé, entre injonction et courbe impossible.
Les tirets aux quatre coins deviennent sépulcre sur la page, aux antipodes de l’agglutiné de la langue. On porte le mort dans le souffle coupé de l’apnée :
“l’ellipse est fulgurante”
“La destruction fut ma Béatrice2”, écrivait Mallarmé. Il semble que la “démolition3” soit celle d’Isabelle Baladine Howald poète.
Ce sont “[l]es états de sa démolition”, celle du poète et celle de son livre en construction. À propos du Tombeau d’Anatole, Philippe Forest affirme : “Je suis toi, dit le texte, dans son apparat de signes, souffrant autant que toi, cherchant comme toi, traçant ma voie de rien au sein de l’impossible4.”
La langue d’Isabelle Baladine Howald est faite de non-dit, de cassures comme cesser ou cogner, trois coups pour trois mots répétés, scène vide : “— accepte accepte accepte”. Le chœur commente :
“c’est un martèlement, rien d’autre, surtout pas
une injonction douce, surtout pas un acquiescement,
mais plutôt un renoncement comme sous la torture”
Des phrases en uppercuts tordent le texte :
“briser la barre dans la phrase
/pour / fendre le noir”
Des termes liés peuvent leur succéder :
“(quand je pose mon front contre le tien en chuchotant le secours l’aveu ou la prière les bras levés)”
La parenthèse ouvre une consolation, instant aussitôt renversé par des groupes nominaux qui se percutent, “tout est accéléré, le sang, le souffle, les battements.” Le texte, parcouru de mouvements, bat. Le corps s’éprouve en chantier. Les yeux se tournent, se ferment, ne se rouvrent pas toujours. Parfois pour rêver, parfois pour mourir. Récit rythmé par les ruptures, entre abandonner et mourir, sur le bord des deux qui, oscillant, joignent leur portée sémantique5. Le futur est écartement dans l’espace, éloignement de deux points : “(tu vivras)”, disait le père à Anatole ; “(je reste, je reste)”, affirme ce livre.
“Mort est une seule syllabe”, même pour cet enfant qui ne parlait pas encore, pensait sans mots. “Mot est trop bref6”, lisait-on dans un livre précédent. “J’erre dans mort” maintenant.
Les mots se raréfient dans les dernières pages, le vide gagne.
Faire son deuil de l’enfant7 ?
“seule la mort interrompra le deuil
(tout à coup     en son arrivée)”
Murmure alors. Quelle voix pour quelle mort inséparée ? Est-ce sans (quitter ?) ?
Répéter “je t’adore je t’adore je t’adore”, après Hélène Cixous, et puis “j’accepte j’accepte – comme j’avoue”, ou comme j’arrive.
“D’enfant – amour
Petit – amour – d’enfant
Petits cheveux – lumière
Petits corps – sable – doux
Petit d’amour – amour
D’enfant” »
1. Stéphane Mallarmé, Pour un tombeau d’Anatole (Seuil, 1961).
2. « Lettre à Eugène Lefébure », Œuvres T. I, p.717 (Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1998).
3. Isabelle Baladine Howald, Les États de la démolition (Jacques Brémond, 2002).
En épigraphe : « C’est elle. C’est elle qui l’a fait. Nous l’avons prise à fabriquer le tombeau. » Hölderlin, L’Antigone de Sophocle.
4. Philippe Forest, L’Enfant éternel, p.221 (Gallimard, 1997 – coll. Folio).
5. Isabelle Baladine Howald, Secret des souffles (Melville, 2004). « enfant porté, et celui laissé en terre » p. 13.
6. Isabelle Baladine Howald, Mouvement d’adieu, constamment empêché, p. 7 (La Cabane, 2010).
7. Commentant le dernier vers d’un poème de Paul Celan (« Le monde est parti, il faut que je te porte »), Jacques Derrida écrit contre Freud : « La “norme” n’est autre que la bonne conscience d’une amnésie. Elle nous permet d’oublier que garder l’autre au-dedans de soi, comme soi [et non comme autre], c’est déjà l’oublier. L’oubli commence là. Il faut donc la mélancolie. En ce lieu, la souffrance d’une certaine pathologie dicte la loi – et le poème à l’autre dédié. »
Jacques Derrida, Béliers. Le dialogue ininterrompu : entre deux infinis, le poème, p. 74 (Galilée, 2003).
Isabelle Lévesque, Poezibao, 7 septembre 2016

« Poème pulvérisé, envahi par le blanc : “j’ai la neige dans la bouche” (p. 28). Ce qui peut se dire encore s’écrit dans “cette syntaxe de la mort (tirets, cessation de respirer)” (p. 23). Entre l’évidence brutale de la perte et l’impossibilité de l’accepter, il y a peu de marge de manœuvre, à peine l’espace d’un “je ne peux pas” (p. 46), ou d’un “je pas, peux pas” (p. 32). C’est peut-être cette double expérience d’un impossible à vivre autant qu’à dire qui entraîne l’écho marqué avec
Pour un tombeau d’Anatole, de Mallarmé : “pour // pouvoir    essayer    pouvoir //        , quelque chose qu’il n’a pas écrit” (p. 20). Mallarmé apparaît comme un double, confronté à la même nécessité ruineuse, tragique, de devoir dire (dans un geste d’adieu et de mémoire) et de ne pouvoir écrire ce “Tombeau”.


La différence, par contre, tient à ce que l’œuvre mallarméenne reste comme une tentative inachevée (inachevable dans son ordre monumental, son projet ?) alors que hantômes assume le lacunaire, en fait un mode d’écriture, et va jusqu’au livre publié. Car l’unique expérience que porte le livre, la mort de l’enfant, crée une unité très forte, une aimantation : chaque page peut ensuite faire sa trajectoire autonome, plus ou moins brisée, chaotique, elle ramène toujours à la perte centrale et à la tension qu’elle génère : “il — tu” est mort, “je” est vivant.
” Seule la mort interrompra le deuil” (p. 55) : autrement dit la mort de l’enfant fixe le temps, l’arrête en un point comme un nœud indépassable sinon par la fin de la mémoire du “je”, sa propre disparition. On est donc entré dans une absence-présence qui s’exprime de différentes manières, à commencer par la poursuite d’un dialogue (le “tu” est plus fréquent que le “il”), même s’il reste sans réponse. Ou encore par l’interrogation vaine sur un futur fermé : “Je n’entendrai — jamais — ta voix (grandi), une phrase — jamais / Je ne recevrai pas tes baisers —jamais — tu n’auras / — jamais —  donné un baiser / à moi — à personne” (p. 17), “la photo où nous sommes indivisibles / nous    ensemble    n’avons eu le temps de rien” (p. 54), “— si nous nous croisions aujourd’hui / nous ne nous reconnaîtrions pas” (p. 40)… Et pourtant, même dans cette expérience violente du négatif, le poème creuse un désir de rejoindre : “méconnaissable dans le jour    toi autant que moi / le front/heurt dans le mur” (p. 39).


Mais il y a également, de la part du “je”, conscience du caractère définitif de la rupture : “(je reste, je reste)” (p. 30). D’entrée, le premier poème du livre marque cette opposition : son début, “Je — court à la mort”, sa chute “Relever, relever / Ne pas s’en relever. Mais relever” (p. 12). Cet impératif de tenir, de se redresser, revient comme en écho, surtout dans la première partie du livre : “Je me soulève je te soulève je me relève je relève” (p. 18), “soulever : — continue –” (p. 19), “je sens / mon cœur battre dans les os : // — continue —” (p. 26)… Ce redressement n’est pas seulement réflexe de survie, il est d’abord condition nécessaire pour que puisse se poursuivre “l’élégie” (p. 33) et se maintenir la mémoire : “écrire    avec toi    ta pensée (proche)” (p. 15). Si le “je” s’efface, tout aura définitivement disparu ; alors que les derniers mots du livre indiquent malgré tout une forme de présence, qui reste une victoire, amère, sur la mort : “Hantômes    — là.” (p. 57).

 »
Antoine Emaz, Poezibao, 14 septembre 2016

« 
Hantômes d’Isabelle Baladine Howald, publié en 2016 par les éditions Isabelle Sauvage, est un livre très sobre et déchirant.
Il manque un son au titre : la parole d’un fils, “le si vivant”, l’infans, celui qui ne parle pas. Le “f” n’est pas articulé à cause d’un chagrin sur lequel la bouche ne peut pas se refermer :
“Et j’ai de la neige dans la bouche, fermant tes yeux :

petit peuple de hantômes –”
La bouche reste bée, comme les yeux :
fermer les yeux
– je ne veux pas
fermer les yeux –
Le gris bleu violet de l’iris, inimitable, j’ai laissé


ses yeux entrouverts,

je pas, peux pas, fermé.”
Être inconsolable, montre hantômes, est une ouverture très particulière et qui consiste en fait à ne pas pouvoir se refermer. C’est ce sens-là du deuil, je crois, que hantômes révèle : le deuil comme impossibilité de se refermer.
Les paupières et la mâchoire restent battantes comme des portes, ni ouvertes ni closes, et l’articulation des sons ne peut plus être nette, comme le montrent les “martèlements”, les tirets sourds, et les étouffements qui structurent le livre et lui donnent ce mélange si poignant de lyrisme et d’aphonie :
Je t’adore je t’adore je t’adore jeté dans le projet et
j’aimais ta voix, une tonalité plus haute disant cela,

comme si tu t’adressais à quelqu’un à plusieurs mètres
de toi ou pour lutter contre le bruit du vent : je t’adore
je t’adore je t’adore”
La bouche ne se referme pas à cause de la neige dont elle est pleine et qui constitue l’argile ou la matière dont est fait le livre : à la fois une boule sans contour définitif et une couche qui recouvre tout en jetant partout une lumière d’entre deux mondes, frontière poreuse et floue, séparant et mêlant l’aube et le rêve, la tendresse et la suffocation :
“(cristallisés froids durs debout sur la langue,

les paupières, en couche légère dans les assiettes,

en mouvement dansant irréfléchi sur le pare-brise,

dans le rêve durant lequel je te)”
Cette hésitation neigeuse se lit dans la variation entre vers et blocs de prose, mais ceux-ci sont taillés si précisément que l’on n’est pas certain qu’ils soient de prose, de glace ou de poudreuse ; ces blocs, ces lignes et ces colonnes constituent un terrain qui varie et sur lequel une parole contradictoire avance en faisant comme un effort obstiné contre l’embourbement et le silence qui la menacent tout en demeurant tendue et à l’affût d’un écroulement toujours possible, sourd et soudain :
“d’où que je sourd et non pas aveugle”
Tantôt la langue crisse, tantôt elle s’enfonce, tantôt elle est le résultat d’une avalanche, ou d’un effondrement en sous-sol et qui ne se ferait remarquer à la surface que par un grondement de fond associé à un glissement irrépressible et lent imposé à toute la pente :
“Je tombé. Il ne m’aide pas à me relever, il me dit
‘moi aussi je tombe’”
La neige est suspensive, froide évidemment, mais lumineuse d’une clarté de catastrophe.
“Toi parti tôt le matin – neige

– c’était éblouissant”
Elle étouffe le son, le cri et le souffle en même tant qu’elle brille d’une blancheur aiguë et nouvelle :
“méconnaissable dans le jour   toi autant que moi”
Il semble qu’Isabelle Baladine Howald choisisse la neige par opposition à une représentation liquide ou glaciale. On a l’impression en lisant que le deuil ne pourrait être dit avec justesse en essayant de suivre un modèle lacrymal parce qu’il n’est pas du tout liquide, il ne coule pas, il demeure :
“bouge le liquide des larmes, recouvrant les iris”
ou encore
“– ses mots passent dans mes cheveux

et dans les parois bombées de mes larmes”
Il résiste à l’eau :
“Plus tard, sortant de l’eau trop chaude, je sens

mon cœur battre dans les os :
continue –”
Mais le deuil n’a pas non plus la transparence glauque de la glace ; en lui se trouve une fixité qui est aussi douce que froide. Il se caractérise à la fois par une indétermination fondamentale sur ce qu’il est et par une netteté tranchante sur ce qu’il a de définitif, d’irrémédiable. La neige dit bien comme il fige sans pourtant arrêter ou mettre fin, comme il ne referme pas sans pour autant ouvrir. On ne sait pas ce qu’il est mais il est cristallin, clair, adamantin, précis :
“l’ellipse est fulgurante et ici – ne sache pas –

est tout ce qui reste à l’aveugle – accepte accepte

accepte
c’est un martèlement, rien d’autre, surtout pas

une injonction douce, surtout pas un acquiescement,

mais plutôt un renoncement comme sous la torture,

j’accepte j’accepte – comme j’avoue”
C’est un livre dépouillé et sincère qui ne commente rien, et ne parle pas lui non plus, comme l’enfant. Il témoigne. Le martyr en grec, martus, signifie le témoin :
“Tu frappé à mort

et moi

n’ayant plus rien à dire, plus de voix
sauf à dire ton nom la voix la plus basse possible,

sans timbre
et sans vibration possible des cordes”
Quelque chose est irrémédiable maintenant : “seule la mort interrompra le deuil”.
Ce livre est d’une immense beauté et d’une profondeur rares. »
Ariel Spiegler, Sitaudis.fr, 19 septembre 2016

« Tout s’écrit sur le registre de la perte. Et la marge de manœuvre est mince. La pen­sée “claire” remonte à une nuit per­son­nelle. Au tré­fonds de nous, elle ignore jusqu’à son phé­no­mène et sa mani­fes­ta­tion. Il y a donc en elle un réqui­si­toire qui joue en faveur de l’horreur ou un sacer­doce. La conscience que nous pos­sé­dons de nous-mêmes ne sert au mieux qu’à pré­ci­ser les traits de notre incer­ti­tude à notre propre égard. Et Isa­belle Bala­dine Howald rap­pelle que seules une incon­sé­quence et une incon­sis­tance de la rai­son poussent à oser pro­cla­mer l’existence incom­pa­rable de l’unité.

Quant au reste, il ne conserve que l’épaisseur d’une hal­lu­ci­na­tion. Vivre n’attend pas la confir­ma­tion d’un miroir (de l’autre ?) et c’est la mort que l’on célèbre lorsqu’on croit avoir saisi le mot juste et même s’il n’est pas contraire au bon goût de vivre sans métaphores. »
Jean-Paul Gavard-Perret, Lelittéraire.com, 20 septembre 2016

« “L’élégie est l’arrivée et rien qu’elle. / Hantômes est le livre pour les enfants, à leur place – / de morts.” À la fin de la première partie du livre, qui en compte deux, ces trois vers semblent porter le projet, mais ils éclairent autant qu’ils interrogent. Si le thème de l’enfant mort, de la perte, peut être considéré comme élégiaque, la forme de l’écriture choisie, fragmentée, brisée, n’indique rien d’un apaisement mélancolique : “Cette syntaxe de la mort (tirets, cessation de respirer)”. Le livre nous place dans la violence du deuil, et s’il est “pour les enfants”, il faut entendre qu’il leur est dédié (
cf. la dédicace initiale) plus que destiné à leur lecture.
Les poèmes de ce livre sont directs parce que centrés sur une seule expérience, brutale, celle de la séparation. “Je ne peux pas te dire la cécité de tes yeux / – entrouverts sans vie noircis / rêveur mort   je ne peux pas”. Mais en même temps, ils sont complexes parce que cette expérience se ramifie, se prolonge, lève des échos : ainsi pour Mallarmé dont Pour un tombeau d’Anatole croise et recroise ce livre. De même pour les passages énigmatiques du singulier (disons l’intime, “je / tu”, poète / enfant mort) à du collectif : “petit peuple de hantômes”  “Hantômes à genoux – prient qui ?”, “Hantômes – là.”… On songe au titre de Mahler, Kindertotenlieder. Ce glissement de l’expérience personnelle, dominante, au “frottement des textes” et à l’élargissement du “petit mort” au “mouvement lent des fantômes” annonce peut-être une stabilisation du deuil et la possibilité future de “l’élégie”. »
Antoine Emaz, CCP – Cahier critique de poésie, 9 décembre 2016

« Le Petit Larousse, Cixous et Mallarmé sont placés en exergue de ce livre intitulé
Hantômes, titre intéressant, qu’on associe à “fantômes”, à cause de “phantôme”, et puisqu’il en est question, directement ou indirectement, dans le texte (“mouvement lent des fantômes en moi ce matin”, p. 8 ; “petit peuple de hantômes”, p. 28), et on pense aussi à “hantise”. On s’attend donc à un travail autour de l’obsession, l’illusion, les apparences, sur et avec la langue, la diction, le sens, la structure, les écarts de sens et de langue, le jeu avec le sens, mais aussi le rythme, la syntaxe… On s’attend aussi, indirectement, à une réflexion sur l’espace occupé par la langue, les blancs entre les mots et ce qui s’y cache… et, plus directement, à quelque chose d’expérimental, de neuf, qui défie la logique, la raison, un débordement de la langue peut-être… Ces aspects-là sont, dans une certaine mesure, présents dans Hantômes, et cette recherche de sens dans le blanc de l’absence, par l’intermédiaire de la recherche formelle pour dérouter le cours naturel de la vie (qui mène à la mort) — “veux/déjouer mort”, p. 45 — touche certainement. »
Sabine Huynh, « Lus un jour, aimés pour toujours (8) » [Notes de lecture], Terre à ciel, avril 2017